Quarante modèles d’IA fondamentaux aux États-Unis. Quinze en Chine. Trois en Europe. Ce décompte, tiré du rapport Draghi de septembre 2024, résume à lui seul le décrochage européen. Depuis, l’UE a lancé un plan de 200 milliards d’euros, simplifié son AI Act et multiplié les déclarations volontaristes. La vraie question reste entière : l’Europe peut-elle revenir dans la course sans renier ce qui la distingue ?

Le diagnostic Draghi : un retard qui n’est pas qu’une affaire de chiffres

En septembre 2024, Mario Draghi, ancien président de la Banque centrale européenne, a remis à la Commission un rapport de 400 pages sur la compétitivité du continent. Le texte est devenu, en quelques mois, la boussole politique de Bruxelles. Et son diagnostic sur l’intelligence artificielle est sans appel.

L’écart de productivité entre l’UE et les États-Unis s’explique largement par le secteur technologique. Au cours des cinq dernières décennies, aucune entreprise européenne d’une valeur supérieure à 100 milliards d’euros n’a été créée à partir de rien. Trente pour cent des licornes européennes (start-ups privées valorisées à plus d’un milliard de dollars) ont quitté l’Union depuis 2008, faute de pouvoir y grandir. Et entre 2017 et 2023, 70 % des modèles d’IA fondamentaux ont été développés aux États-Unis.

Mais le rapport Draghi ne se contente pas de pointer un retard technologique. Il identifie un problème structurel : l’Europe ne manque ni d’idées ni de talents. Elle échoue à transformer l’innovation en commercialisation. Le marché unique reste fragmenté, les réglementations s’empilent, le capital-risque fuit vers les États-Unis, et les start-ups qui survivent préfèrent traverser l’Atlantique pour se développer.

Draghi estime le besoin d’investissement européen à 750 à 800 milliards d’euros par an pour combler les écarts, tous secteurs confondus. Pour l’IA spécifiquement, il recommande de réduire les coûts de déploiement, de multiplier les ressources de calcul, de sécuriser la chaîne d’approvisionnement en semi-conducteurs, et — point crucial — de simplifier le cadre réglementaire sans abandonner les valeurs européennes de protection des droits fondamentaux.

« L’Europe ne peut pas se permettre de rester bloquée dans les technologies et les industries intermédiaires du siècle dernier. » — Mario Draghi, septembre 2024

Le trilemme européen : réguler, simplifier, investir

L’Europe fait face à une équation politique sans solution simple. Elle veut trois choses à la fois : réguler l’IA pour protéger ses citoyens (c’est l’AI Act), simplifier ses règles pour ne pas étouffer ses entreprises (c’est l’Omnibus), et investir massivement pour ne pas décrocher face aux États-Unis et à la Chine (c’est le plan InvestAI). Le problème, c’est que ces trois objectifs se percutent en permanence.

L’AI Act, adopté en mars 2024, a été salué comme le premier cadre réglementaire complet au monde sur l’intelligence artificielle. Mais moins de deux ans après, la Commission proposait déjà de le modifier avec l’Omnibus du 7 mai 2026, repoussant les obligations pour les systèmes à haut risque de 16 mois. Ce recul assumé dit quelque chose sur la tension interne du projet européen : on ne peut pas être simultanément le régulateur le plus ambitieux de la planète et le territoire le plus attractif pour innover.

Le rapport Draghi lui-même citait le RGPD comme exemple : « On estime que le règlement général sur la protection des données a réduit les bénéfices des petites entreprises technologiques de plus de 15 %. » L’AI Act risque-t-il de produire le même effet ? La question est légitime. Kai Zenner, conseiller numérique de l’eurodéputé allemand Axel Voss, résumait le problème après l’accord Omnibus : les ajustements sont « positifs », mais « ces étapes mineures ne résoudront pas les problèmes structurels — l’acquis numérique européen nécessite encore une refonte majeure ».

Je ne pense pas que la réglementation soit le problème fondamental de l’Europe. Le vrai sujet, c’est que la réglementation est le seul domaine où l’Europe est en avance — et qu’elle en fait son identité au lieu de l’articuler avec une ambition industrielle équivalente. Un bon cadre réglementaire sans industrie à réguler, c’est un stade de football sans équipe.

Le paradoxe de l’adoption : première en usage, dernière en production

Il y a un chiffre que la plupart des analyses oublient de mentionner. Selon un rapport Microsoft publié en janvier 2026, l’Europe devance les États-Unis et la Chine en matière d’utilisation de l’IA générative. En France, en Espagne et en Irlande, plus de 40 % de la population y a eu recours au second semestre 2025, contre moins de 30 % aux États-Unis et 16 % en Chine.

L’Europe utilise l’IA. Elle ne la fabrique pas.

C’est un paradoxe lourd de conséquences. Quand un cadre parisien utilise ChatGPT pour synthétiser un rapport, quand un DRH à Munich recrute via un outil d’analyse de CV alimenté par GPT-4, quand un médecin à Barcelone s’appuie sur un assistant diagnostique de Google — la valeur économique part aux États-Unis. L’Europe consomme de l’IA importée. Elle paie des licences, elle envoie des données, et elle reçoit des prédictions. C’est exactement la position de dépendance que Draghi décrivait pour l’énergie — mais appliquée à l’intelligence.

Les chiffres de production sont cruels. Selon l’institut Epoch AI, près de la moitié des organisations à l’origine du développement de grands systèmes d’IA depuis 2019 se trouvent aux États-Unis (154 sur 331). La Chine en compte 112. L’Europe est loin derrière. Les principaux chatbots d’IA générative sont quasi exclusivement américains ou chinois — ChatGPT, Gemini, Claude, DeepSeek — avec la notable exception de Mistral, entreprise française qui reste l’arbre européen solitaire dans une forêt sino-américaine.

Le ratio qui résume tout

En 2024, les États-Unis ont investi 285,9 milliards de dollars dans l’IA (investissement privé). La Chine : 12,4 milliards déclarés (sous-estimé, hors investissement public). L’UE : un plan de 200 milliards d’euros sur plusieurs années, dont 20 milliards de fonds européens directs. L’écart n’est pas linéaire — il est structurel.

La fuite des cerveaux : le signal que personne ne veut entendre

C’est peut-être le chiffre le plus alarmant du rapport Stanford HAI 2026 : le nombre de chercheurs et développeurs IA entrant aux États-Unis a chuté de 89 % depuis 2017, dont 80 % sur la seule dernière année. Mais ce n’est pas une bonne nouvelle pour l’Europe — car ces talents ne reviennent pas en Europe. Ils partent en Chine.

CNN recensait début 2026 au moins 85 scientifiques américains ayant rejoint à temps plein des institutions chinoises depuis début 2025. Une analyse de Stanford HAI sur l’équipe de DeepSeek a montré qu’une part significative de ses chercheurs clés avait été formée aux États-Unis avant de rentrer en Chine. Le rapport conclut que restreindre le flux entrant « ne protège pas forcément l’avance américaine — cela peut aussi en accélérer le transfert ».

Et l’Europe ? Elle produit des cerveaux. Elle ne les garde pas. L’UE compte environ 30 % de professionnels de l’IA de plus par habitant que les États-Unis, mais trois doctorants internationaux européens en IA sur quatre inscrits dans des universités américaines restent aux États-Unis pendant au moins cinq ans. Au total, un tiers des spécialistes de l’IA non américains s’installent outre-Atlantique. Un meilleur financement, des parcours de carrière plus clairs et des réglementations plus souples les y attirent.

C’est ici que le trilemme européen devient concret. Vous pouvez avoir le cadre réglementaire le plus sophistiqué du monde — si vos meilleurs chercheurs partent écrire les modèles que votre cadre réglementaire est censé encadrer, vous avez un problème qui ne se résout pas par un Omnibus.

Ce que l’Europe fait vraiment : bilan des mesures 2025-2026

Il serait injuste de dire que l’Europe ne fait rien. Depuis le rapport Draghi, la Commission a accéléré sur plusieurs fronts. Un bilan factuel s’impose.

Février 2025 — Plan InvestAI de 200 milliards d’euros. Un fonds européen de 20 milliards d’euros est dédié à la création de giga-fabriques spécialisées dans l’entraînement des modèles d’IA avancés. Les 180 milliards restants proviennent d’engagements du secteur privé via l’EU AI Champions Initiative. Cinq gigafactories ont été lancées. Cinq nouveaux supercalculateurs ont été déployés.

Avril 2025 — Plan d’action « Continent de l’IA ». Vingt milliards d’euros mobilisés pour la mise à l’échelle de l’IA, suivis d’un milliard supplémentaire en octobre 2025 dans le cadre d’une stratégie d’application de l’IA. Des laboratoires de données sont créés au sein des usines d’IA. Une stratégie pour un marché intérieur des données est annoncée.

Novembre 2025 — Omnibus numérique. La Commission propose de simplifier l’AI Act et l’ensemble du cadre numérique (DSA, DMA, Data Act). L’objectif : réduire la charge administrative et donner de la lisibilité aux entreprises. L’accord politique est trouvé le 7 mai 2026, avec un report des obligations haut risque à décembre 2027.

Projet Open European Family of Large Language Models. Un modèle de langage transparent couvrant l’ensemble des langues officielles de l’UE, pour s’affranchir de la dépendance à OpenAI, Google ou DeepSeek. Budget : 37,4 millions d’euros. C’est 37 millions face aux centaines de milliards investis aux États-Unis et en Chine. L’asymétrie parle d’elle-même.

En septembre 2025, un an après la publication du rapport, la Commission a organisé une conférence-bilan à Bruxelles. Draghi y a rappelé que l’IA est une technologie « transformationnelle, comparable à l’électricité au XIXe siècle ». Mais il a aussi souligné que les dépendances persistent — vis-à-vis des États-Unis pour les modèles et les infrastructures cloud, vis-à-vis de la Chine pour les matières premières critiques. Les projets européens sont « en cours de construction » tandis que les fournisseurs américains exploitent déjà des clusters de calcul à grande échelle pour les charges de travail IA.

« Même les superordinateurs les plus puissants d’Europe sont mieux adaptés au calcul traditionnel qu’à la formation IA à grande échelle, après des années de sous-investissement dans l’infrastructure spécifique. »

Ce que ça change pour les entreprises européennes

Si vous dirigez une entreprise en Europe, ce contexte géopolitique n’est pas abstrait. Il a des conséquences très concrètes sur votre stratégie IA.

Dépendance aux fournisseurs non européens. Vos outils IA — qu’il s’agisse de GPT, Claude, Gemini, ou des solutions SaaS qui les intègrent — sont développés et hébergés hors d’Europe. Cela signifie que vos données transitent par des infrastructures américaines, que les conditions d’utilisation sont régies par le droit californien ou fédéral, et que la disponibilité de ces services dépend de décisions commerciales et politiques sur lesquelles vous n’avez aucune prise. Dans un contexte géopolitique de plus en plus instable, c’est un risque opérationnel réel.

Double contrainte réglementaire. Vos concurrents américains développent et déploient l’IA dans un environnement réglementaire souple (les États-Unis n’ont pas de cadre fédéral contraignant sur l’IA). Vos concurrents chinois bénéficient d’un accès massif aux données et d’un soutien étatique direct. Vous, vous devez vous conformer à l’AI Act, au RGPD, au DSA, au DMA et au Data Act — simultanément. C’est une charge de conformité que ni Washington ni Pékin n’imposent à leurs entreprises.

Opportunité de différenciation. Mais il y a un revers positif. La conformité européenne peut devenir un avantage compétitif. Les entreprises qui maîtrisent la gouvernance IA, la transparence algorithmique et la protection des données seront mieux positionnées pour servir des clients soucieux de l’éthique et de la conformité — et il y en a de plus en plus, partout dans le monde. L’Europe ne gagnera pas la course aux modèles fondamentaux. Mais elle peut gagner la course à la confiance.

Et c’est là que le vrai travail commence — non pas au niveau de Bruxelles, mais au niveau de chaque organisation. L’IA ne se déploie pas par décret. Elle se déploie par les compétences, la gouvernance, et la capacité à transformer des outils en valeur opérationnelle. Le rapport Draghi le dit lui-même : doter les Européens des compétences nécessaires pour tirer parti des nouvelles technologies est « un élément central » de la stratégie. La technologie et l’inclusion sociale « vont de pair ».

La question pour un dirigeant européen n’est donc pas « quand l’Europe rattrapera-t-elle son retard en IA ? ». C’est : « comment je positionne mon entreprise pour tirer parti de l’IA dans un environnement réglementaire exigeant, avec des outils majoritairement non européens, en développant les compétences internes qui feront la différence ? »

Personne ne répondra à cette question à votre place. Ni Bruxelles, ni la Silicon Valley, ni Pékin.

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