Le chiffre a fait le tour des rédactions en trois jours : −42 %. C’est la baisse des embauches en CDI de jeunes développeurs et ingénieurs informaticiens en France entre novembre 2022, mois de lancement de ChatGPT, et mars 2026. Dans les autres métiers, la baisse n’est que de 11 %.

La conclusion a été tirée tout aussi vite : les développeurs vont disparaître, l’IA écrit le code, fin de l’histoire.

Elle est fausse. Pas parce que le chiffre serait fragile : il vient de HEC Paris et de la Banque de France, et il porte sur les mouvements de main-d’œuvre de tout le secteur privé. Elle est fausse parce que le chiffre ne mesure pas ce que tout le monde croit. Il ne compte pas des développeurs qui partent. Il compte des développeurs qu’on n’embauche plus. Ce n’est pas la même menace, et ce n’est pas la même réponse.

Voici ce que disent vraiment les données au 17 octobre 2026, ce qu’elles ne prouvent pas, et où vous situer si vous codez, ou si vous recrutez ceux qui codent. La réponse courte à « les développeurs vont-ils disparaître ? » est non. La réponse longue est plus inconfortable.

Indicateur (France, nov. 2022 – mars 2026)Métiers les plus exposés à l’IAMétiers les moins exposésCe que cela signifie
Embauches en CDI de jeunes développeurs et ingénieurs informaticiens (21-29 ans)−42 %−11 % (quatre autres groupes)La porte d’entrée se referme d’abord dans l’informatique
Embauches en CDI des 21-29 ans, tous métiers−28,3 %−7,5 %Le mouvement dépasse le code
Fins de CDI des 21-29 ans−23 %−6 %On part moins : le marché se fige
Embauches tous contrats (CDI et CDD)−22,1 %+1 %Ce n’est pas un simple glissement vers le CDD
Écart d’embauche selon l’âge (plus exposés contre moins exposés)20,8 points chez les 21-29 ans3,8 points chez les 50 ans et plusCe sont les débuts de carrière qui encaissent

Sources : HEC Paris, « L’embauche des jeunes recule davantage dans les métiers exposés à l’IA », 9 octobre 2026 ; Banque de France, Bloc-notes Éco n° 463, 8 octobre 2026. Secteur privé, France métropolitaine, hors agriculture, intérim et particuliers employeurs. Tendances mensuelles corrigées des variations saisonnières.

Développeurs et IA : ce que le −42 % mesure vraiment

L’étude, signée par Antonin Bergeaud (HEC Paris) avec Antoine Bertheau, Simon Bunel, Marco Guido Palladino (Banque de France) et Oscar Degos, analyse l’ensemble des embauches et des fins de contrat du secteur privé entre janvier 2019 et mars 2026. Les métiers sont classés en cinq groupes selon un indice d’exposition à l’IA générative, construit à partir de 16 740 compétences du répertoire de France Travail.

Premier point, et c’est celui que presque tous les titres ont escamoté : ces chiffres décrivent des flux d’embauche, pas un nombre de postes. Les auteurs le précisent eux-mêmes : il s’agit de l’évolution des tendances mensuelles de recrutement, pas d’une baisse équivalente du nombre de personnes en emploi. Personne n’a mesuré 42 % de développeurs en moins. On a mesuré 42 % de jeunes développeurs en moins à l’entrée.

Deuxième point, plus important encore : les départs ralentissent aussi. Dans les métiers les plus exposés, les fins de CDI des 21-29 ans reculent de 23 %, contre 6 % dans les moins exposés. Les gens en poste restent. Les entreprises remplacent moins. Antonin Bergeaud le résume ainsi : une entreprise qui confie à l’IA une partie des tâches des débutants n’a pas besoin de licencier, elle peut « recruter moins de personnes et ne pas remplacer certains départs ».

Chiffre clé : fin novembre 2022, les entreprises françaises recrutaient environ 22 000 jeunes de 21 à 29 ans par mois en CDI dans les métiers les plus exposés à l’IA. En mars 2026, il y en avait environ 6 200 de moins chaque mois. HEC Paris, 9 octobre 2026.

Un marché où l’on embauche moins et d’où l’on part moins porte un nom simple : un marché figé. Pour le développeur déjà en poste, c’est une bonne nouvelle à court terme et une mauvaise à moyen terme. Bonne, parce que son emploi n’est pas menacé. Mauvaise, parce qu’un marché qui ne bouge plus est un marché où l’on négocie moins, où l’on change moins de poste, et où l’on progresse surtout en interne.

Troisième point : le développeur n’est pas un cas isolé. Même en retirant les développeurs du calcul, l’écart entre métiers très exposés et peu exposés reste de 17 points. Parmi les métiers les plus exposés, l’étude cite les traducteurs et les journalistes. Le code est simplement le premier endroit où le mouvement est devenu visible, en France comme ailleurs en Europe.

Pourquoi les développeurs sont les premiers concernés

Le code est le métier le plus écrit qui soit. Tout y est déjà du texte : la demande, la solution, la documentation, les tests, l’historique des corrections. C’est exactement la matière sur laquelle les modèles de langage ont été entraînés, et c’est pour cela que l’indice d’exposition place le développement en tête.

L’usage a suivi. Selon l’enquête annuelle de Stack Overflow publiée début octobre 2026, 65,9 % des développeurs utilisent un assistant ou un agent de code dans leur travail. Parmi ceux qui se servent de l’IA chaque jour, 31 % y passent quatre heures ou plus.

Regardez maintenant ce que ces outils font le mieux : écrire un premier jet, générer des tests, corriger un bug isolé, documenter une fonction, traduire du code d’un langage à un autre. C’est, presque mot pour mot, la liste des tâches qu’on confiait à un développeur junior pendant ses deux premières années. Le modèle ne remplace pas le développeur. Il remplace la marche d’apprentissage du développeur.

J’ai décrit ce mécanisme plus largement dans L’IA n’a pas supprimé les juniors, elle a supprimé la pyramide. Les chiffres d’octobre le confirment pour la France, avec une précision qui manquait encore en août.

Ce que les mêmes outils font mal est tout aussi instructif. Dans l’enquête Stack Overflow, seuls 6,6 % des développeurs feraient confiance à l’IA pour une décision importante, et 78,7 % jugent indispensable de savoir d’où vient une réponse avant de s’en servir. Les développeurs utilisent massivement l’IA, et ne lui confient presque jamais le dernier mot.

Ce que les ESN disent tout haut

Si vous voulez savoir où la porte se ferme en premier, regardez les entreprises de services numériques. En juillet 2026, l’observatoire Numeum-Xerfi indiquait que 33 % des ESN avaient réduit leurs recrutements de jeunes diplômés au premier semestre.

L’étude Grand Angle ESN & ICT 2026 de Numeum et KPMG, publiée début octobre, va plus loin. 62 % des acteurs disent que l’IA pèse déjà sur leurs recrutements. Sur les juniors, 22 % constatent une forte baisse contre 9 % une hausse. 47 % attendent désormais une maîtrise de l’IA dès le premier poste. Et 24 % anticipent un modèle avec moins de juniors et un niveau moyen plus élevé.

La raison est mécanique. Une ESN vend des jours. Le junior y était rentable parce qu’il était facturé avec une marge sur un travail d’exécution. Quand un agent produit la même exécution en quelques minutes, ce jour-là ne se vend plus, ou plus au même prix. C’est le même phénomène que celui que j’observais chez les experts-comptables : le cabinet ne perd pas des clients, il perd des heures facturables. Et c’est pour cela que les grands éditeurs d’IA s’invitent désormais directement dans le conseil, comme je l’analysais à propos des 11,5 milliards de dollars mis sur la table pour déployer l’IA en entreprise.

Le détail le plus parlant de l’étude Numeum-KPMG tient en une ligne. La compétence la plus recherchée n’est pas technique. C’est, pour 39 % des répondants, l’esprit critique et la capacité à valider ce que l’IA produit.

« Le code n’a jamais été le métier. C’était la partie visible du métier. »

Les développeurs ne disparaissent pas, leur métier se déplace

Voici la position que je défends. Le métier de développeur se compose depuis toujours de deux moitiés. La première consiste à écrire du code à partir d’une demande claire. La seconde consiste à décider quoi construire, vérifier ce qui a été construit et en répondre une fois en production.

La première moitié est en train d’être absorbée. La seconde devient plus rare, donc plus chère. Quand le code devient abondant, le goulot d’étranglement se déplace vers la vérification. Un agent peut générer dix propositions en une minute. Il faut toujours quelqu’un pour savoir laquelle ne cassera rien, laquelle respecte les règles de sécurité de l’entreprise, et laquelle correspond à ce que le client voulait vraiment.

Trois compétences tiennent cette seconde moitié. La vérification : lire du code qu’on n’a pas écrit, repérer l’erreur plausible, savoir quand un test qui passe ne prouve rien. La connaissance du métier client : un développeur qui comprend la logistique, la paie ou la comptabilité connaît des exceptions qu’aucun modèle n’a vues dans ses données. La responsabilité : quelqu’un valide la mise en production, quelqu’un est appelé quand le service tombe, et ce quelqu’un ne peut pas être un modèle.

La question « les développeurs vont-ils disparaître ? » appelle donc une réponse précise. Les développeurs, non. Le CDI de développeur junior payé à écrire du code sur spécification, comme porte d’entrée standard du métier, oui, et c’est déjà en cours. Pour savoir de quel côté se trouve votre propre poste, la grille de lecture est la même que pour tous les métiers : augmenté ou remplacé, de quel côté êtes-vous.

Fait marquant : même en retirant les développeurs du calcul, l’écart entre métiers très exposés et peu exposés reste de 17 points. Le développeur n’est pas une exception. Il est simplement le premier de la file.

Ce que l’étude ne prouve pas

Un article qui ne dit pas où sa thèse s’arrête n’est pas une analyse. Voici les limites, et elles sont réelles.

La causalité n’est pas établie. Les chercheurs le disent eux-mêmes : leurs données ne permettent pas d’affirmer que les entreprises ont changé leurs recrutements à cause de l’IA. Le recrutement informatique avait fortement grimpé après la pandémie avant de se corriger, dans un contexte de hausse des taux d’intérêt. Les métiers les plus exposés sont aussi les plus faciles à exercer en télétravail, ce qui brouille les comparaisons.

L’alternance a déplacé une partie des entrées. Chez les 21-29 ans des métiers les plus exposés, la part d’apprentis est passée de 6 % fin 2019 à 10 % fin 2023. Une partie des jeunes entre dans ces métiers par l’apprentissage plutôt que par un CDI direct.

Le lien avec l’usage de l’IA est une association. Dans l’enquête de la Banque de France auprès d’environ 6 000 entreprises, celles qui déclarent un usage intensif de l’IA début 2026 recrutaient en 2025 17 à 25 % de jeunes en CDI de moins que des entreprises comparables, sans différence significative sur leurs effectifs totaux. Mais l’usage est mesuré en 2026, alors que les trajectoires divergent dès 2023.

D’autres pays ne voient pas la même chose. En Norvège, une étude portant jusqu’à février 2026 ne trouve pas d’écart significatif d’emploi entre jeunes des métiers très et peu exposés, mais elle mesure le nombre de personnes en poste, pas les flux. Au Danemark, des chercheurs observent un changement des tâches sans effet mesurable supérieur à 2 % sur les rémunérations ou les heures travaillées.

Ce qui reste solide malgré tout, c’est le sens du mouvement, et sa concordance avec d’autres sources. L’Insee relevait déjà en mars 2026 un recul de 7,4 % sur un an de l’emploi salarié des 15-29 ans dans les activités informatiques. L’ampleur exacte imputable à l’IA reste incertaine. La direction, elle, ne l’est plus.

Développeur : où vous situez-vous ?

La même étude ne raconte pas la même histoire selon votre position. Voici la lecture que j’en fais, situation par situation.

Votre situationCe qui change pour vousLe mouvement à faire dans les 6 mois
Étudiant ou jeune diplômé qui cherche un premier CDILa porte du CDI junior est la plus étroite depuis 2022Viser l’alternance, qui a progressé dans ces métiers ; montrer des revues de code, des tests et des corrections, pas seulement des projets générés
Développeur en ESN, facturé au tempsVotre journée facturable est directement concurrencée par un agentMonter vers ce qui se vend au résultat : cadrage, architecture, reprise de code critique, sécurité
Développeur confirmé ou senior en équipe produitVotre volume de relecture augmente, l’équipe junior autour de vous rétrécitRendre visible votre rôle de validation ; devenir celui qui fixe les règles d’usage des agents dans l’équipe
En reconversion vers le développementL’entrée par la formation courte sature, la promesse « coder en trois mois » ne tient plusConstruire un double profil : votre métier d’origine plus le code, là où un modèle ne connaît pas les exceptions du terrain
Manager, responsable technique ou dirigeantVous économisez des recrutements aujourd’huiGarder un flux minimal de juniors : sans eux, vos développeurs seniors de 2032 n’existeront pas

Grille Inovapolis établie à partir des données HEC Paris et Banque de France (octobre 2026) et de l’étude Grand Angle ESN & ICT 2026 de Numeum et KPMG.

Ce que je ferais à votre place

Si vous êtes développeur, trois mouvements comptent plus que l’apprentissage du dernier outil à la mode.

Le premier : rendre votre vérification visible. Dans la plupart des équipes, le travail de relecture, de test et de correction est invisible. Il ne figure ni dans les objectifs, ni dans les entretiens annuels. Or c’est précisément la part du travail qui prend de la valeur. Documentez ce que vous avez refusé, ce que vous avez corrigé dans le code généré, les incidents que vous avez évités. C’est votre nouveau portfolio.

Le deuxième : vous rapprocher du métier que votre code sert. Un développeur qui parle la langue de la finance, du transport ou de la santé n’est plus en concurrence avec un modèle généraliste. Il est celui qui sait ce que le modèle ignore.

Le troisième : prendre la responsabilité que l’IA ne peut pas prendre. Sécurité, données personnelles, mise en production, astreinte. Ce sont des sujets ingrats, et ce sont exactement ceux où la signature d’un humain reste exigée. Les compétences à développer en priorité sont détaillées dans le guide des compétences IA en 2026.

Si vous recrutez, la leçon de l’étude HEC est ailleurs. Les postes juniors ne sont pas seulement une porte d’entrée. Ce sont l’endroit où se forment, par la pratique, les experts de demain. Une entreprise qui cesse de recruter des débutants pendant trois ans ne fait pas une économie. Elle emprunte à son propre avenir. Le même raisonnement vaut pour les chefs de projet, dont le rôle se transforme à l’ère de l’IA.

La question n’est plus de savoir si l’IA écrira votre code. Elle l’écrit déjà. La question est de savoir qui, dans votre équipe, sera payé pour dire si ce code peut partir en production. Faites en sorte que ce soit vous.

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